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Charlotte EL Moussaed

Son œuvre :
Les Malassis - Du Gris Teinté de Rose, zone d’accueil et vestiaire du Beffroi

Voir l'image en grandMarie Gautier : Pour commencer, tu t’es intéressée à des ouvrages littéraires et notamment à Un homme qui dort de Perec. Et en particulier pour ce « tu » générique, entre adresse et injonction. Cette adresse singulière apparaît en filigrane de ton projet. Base, point de départ, tu uses du texte entre citation, référence, composition… Tu parles d’ailleurs d’un « exercice de style ».
Charlotte EL Moussaed : C’est exactement ça : l’association d’idées est plus efficace à travers les mots, qui annoncent d’entrée de jeu la couleur. Le titre du texte de Perec est ambigu, pourtant cela ne raconte rien de plus que ce que ça dit. Je crois que je fais des oeuvres pour trouver des titres… Un homme qui dort, ça dit le masculin. Le texte décrit l’oisiveté, le désenchantement, la paresse, l’indifférence… Mais découpé, recollé, décontextualisé, ça parle aussi de plaisir, d’activité, de répétition, d’ennui ou encore d’attente forcée. Je me demande si ce personnage aurait pu être une femme (hésitation) – mais c’est un autre sujet…

M.G. : Tu donnes forme à plusieurs choses : un titre, Les Malassis, un texte, composé à la manière d’un cadavre exquis, des images, à la manière de collages. Tu crées à partir d’un ensemble. Et, en même temps, tu sembles te détacher totalement de ces références de départ.
C.E.M. : Il y a de la danse et un sous-titre aussi : Du gris teinté de rose. Ça fait beaucoup d’éléments ? Je ne peux pas faire autrement… Je réalise une seule oeuvre à partir de tout ça. Le mélange est un principe et en révéler la recette, les ingrédients, c’est une volonté solide.

M.G. Tu as souhaité intervenir dans un espace bien précis, à l’entrée du Beffroi, alors qu’il t’était possible d’intervenir dans l’espace urbain. Tu as choisi cet espace de transition : la zone d’accueil. Un espace intérieur en lien avec l’extérieur. Dans ce cas bien précis, on pourrait presque dire que c’est le lieu qui fait oeuvre.

C.E.M. C’est surtout qu’il y a un écran et une table lumineuse ! Ça me permet de me concentrer sur l’écriture et sur la mise en scène à l’intérieur des « cadres », sans me soucier de la forme que cela prendra dans l’espace. Plus sérieusement, il y a quelque chose de mélancolique et d’assez inutile dans l’espace d’accueil, qui m’intrigue. C’est idéal pour y introduire une pensée. Le lieu n’est pas l’oeuvre, mais il la produit autant qu’il la reçoit.

M.G. Tu as une fascination certaine pour ces espaces de transition, d’accueil, à la fois quotidiens et symboliques… Tu questionnes, te concentres ou prends pour élément de départ les notions d’attente, d’inconfort, de gêne, que vivent nos corps. Tu en reviens presque à déplacer cette idée d’adresse, mentionnée ci-dessus, du « à » vers le « qui » (de « s’adresser à » vers « de qui parlons-nous ? »).
C.E.M. Oui, c’est vrai. Avec le temps, je ne sais plus précisément d’où vient cette fascination, d’une certaine errance, probablement. L’accueil, c’est, dans le dictionnaire, « l’ensemble des dispositions prises pour recevoir une ou plusieurs personnes ». Il me semble que, bien souvent, l’espace d’accueil est une trahison, un espace d’échec, où l’on ne reste pas.

M.G. Alors, tu y réintroduis de la présence. Celle du corps physique et celle du corps social.
C.E.M. Le « tu » est l’oppresseur et l’opprimé, le corps endormi et le corps soumis, pluriel et singulier. J’emprunte l’ambiguïté narrative de Perec pour faire diversion. Selon Averroès, « on ne pense pas sans image ». Le texte de la vidéo habille le corps dansant. En performant sa pénible, voire douloureuse, condition, il s’en affranchit, se manifestant dans ce non-lieu qu’est l’espace d’accueil. Réintroduire contient une autre ambiguïté : une entrée en douceur et la violence de re-présenter, de répéter et d’insister pour exister, être vu, être entendu… L’existence de ces corps est donnée à voir ici par le biais de la diffusion.

Biographie

Charlotte EL Moussaed (née en 1987 en France) vit et travaille aux Lilas. Diplômée de l’Ensba en 2013, elle pratique la photographie et la vidéo. En 2014, elle a été lauréate de la bourse photographique Looking for Paris-Texas, attribuée par l’ambassade des États-Unis et l’association des Amis des beaux-arts de Paris ; elle a alors séjourné trois mois à Chicago. Elle a reçu le prix Impressions photographiques 2015, décerné par les Ateliers Vortex en partenariat avec le Consortium de Dijon et le conseil régional de Bourgogne ; ce prix lui a valu une exposition au FRAC Bourgogne de Dijon. En 2016, elle a participé au 61e Salon de Montrouge. Depuis 2013, elle collabore avec Le Bal/La Fabrique du regard sur le programme des ateliers pédagogiques. En 2016, elle a été l’un des trois lauréats du prix YISHU 8. Son exposition personnelle « Composé oisif » s’est tenue à YISHU 8, Maison des arts de Pékin, après trois mois de résidence. Après une première exposition en duo avec Sara Acremann, en octobre 2015 à la Progress Gallery, sous le commissariat d’exposition de Viviana Birolli et avec une scénographie de Cyril Cosquer, les deux artistes exposeront le deuxième volet de leurs recherches en mai 2017, de retour à la Progress Gallery.

Photo : Étude pour Les Malassis – Du gris teinté de rose, 2017, vidéo et installation photographique, dimensions variables, danseuse : Bintou Dembele, lumière : César Decharme, son : Antonin Guerre

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