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Caroline Déodat

Née en 1987 à Paris.
Vit et travaille à Paris.
Diplômée de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales et de l'École des Beaux-Arts de Lyon.

Caroline Déodat pense les voix en images. Artiste et anthropologue, elle fait dialoguer ces pratiques pour s’inscrire dans le sillage de ce que Saidiya Hartman nomme la « fabulation critique1 ». Outil de déconstruction, la fabulation pense les alternatives d’une réalité à partir de l’imaginaire. En regard de sa thèse sur le séga mauricien, un rituel poétique dansé et chanté hérité des esclaves africain·es, les films de Caroline Déodat se posent comme des tentatives de transgression à l’ordre du visible, de la transparence et de l’appropriation à l'œuvre dans la modernité occidentale. Ils contrent et déplacent, autant que possible, la violence inhérente aux archives coloniales.

Landslides (2020) est un film du passage, de la traversée :à travers le jour et la nuit, entre la terre et la mer, entre les vivant·es et les mort·es, Caroline Déodat construit par l’image une topographie mythologique de la résistance. Du refuge des esclaves marron·nes, le morne Brabant, à l’arrière-cour de la maison des grands-parents de l’artiste servant autrefois aux rituels sacrificiels, le danseur Jean Renat Anamah convoque, se lie et se confond avec les présences spectrales qui hantent les lieux2. Le paysage devient le théâtre d’une narration mimant le principe de composition poétique du séga typique. L’enchevêtrement de plans superposés, la fluidité de la déambulation du danseur répondent à la polyphonie vocale qui caractérise la pratique des ségatier·es. Le film produit alors, à partir de la résurgence du passé, une nouvelle texture. Il devient un hors champ de l’archive. Mais comment montrer ce qui se trouve dans le champ ?

Sous le ciel des fétiches (2023), son second film, trace un continuum visuel entre des scènes de séga filmées à l’Hilton Mauritius Resort de Flic en Flac et des séquences extraites d’Ô pauvre Virginie (1963), film ethno-esthétique de Louise Weiss. Près de soixante ans séparent ces images où, pourtant, se rejoue la même mise en spectacle. La même objectivation des corps noirs est à l'œuvre pour satisfaire le goût de l’altérité, celui du « folklore ». Mais le cinéma de Caroline Déodat contraint le regard voyeur. Le son inaudible de l’orchestre altère l'intelligibilité du récit des ségatier·es. Le rituel par le feu brouille l’archive projetée, il l’exorcise par sa désintégration. Seule la lumière éblouissante du rétroprojecteur persiste, provoquant peut-être, symboliquement, un retournement entre le statut de l’observateur·ice et de l’observé·e, entre celui de l’anthropologue et de l’artiste.

Le travail de Caroline Déodat répond à une urgence, celle de se défaire de l’aliénation et de l’oubli auxquels on assigne certains corps et certaines voix, celle d’une réappropriation d’héritages de résistance. Ses films agissent comme des contre-archives sensibles, conjurant la confiscation d’une mémoire plurivocale. Dans son prochain film, son enquête portera sur l’histoire de l’innocence. Sans théorie à démontrer et de manière spéculative, ce film remontera aux origines d’une norme fondamentale de la mécanique de la preuve dans le droit pénal occidental et dans le présent de la colonisation et de l'esclavage – depuis l'Europe jusqu'aux États-Unis, en passant par le Sénégal. Une autre étape pour combler, en différé, les creux de l’histoire, et rendre opérante les transmissions empêchées ou restées jusque-là silencieuses.

Daisy Lambert

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