• Imprimer

Elisabeth Baillon

Née en 1941 à Boulogne-sur-Seine.

Vit et travaille à Millau.

Fille invisible de la réconciliation, Elisabeth Baillon est une agente de liaison qui crée une harmonie dans la dissonance, des chemins de traverse entre deux mondes. Vouée à resserrer des filiations distendues, elle tente de tisser un maillage entre les mondes antagonistes de ses parents musiciens, pour en faire son armure. Cette vocation s’est perpétuée de manière inconsciente et imprévue, dès lors qu’on a taillé en elle l’impossible corrélation entre une maternité et l’acte de création, ou encore sa position de femme dans une lutte portée majoritairement par des figures masculines. En effet, cette fileuse en retrait s’est impliquée dans une lutte qui durera une dizaine d'années contre l’installation d’un camp militaire sur le plateau du Larzac, pays minéral où règnent les moutons. Elle cherche à créer un lien entre les citadin·es intellectuel·les et les paysan·es résistants à l'appropriation de cette terre abandonnée, devenue « terre promise », à protéger face à l’armée. Dans cette quête commune, la solitude de sa condition féminine l’emporte. Elle découvre alors la revue féministe Sorcières dans laquelle elle s’implique pour porter une parole libre, celle des paysannes du Larzac, et, ainsi, défaire le mythe que les intellectuelles parisiennes nourrissaient à propos d’elles et leurs implications dans la lutte.

Les étapes de nos vies composent des paysages qui se succèdent, se recoupent, mais où des incisions peuvent créer des trous béants, des lambeaux que nous devons renouer. La broderie, tel un pansement, permet cette réparation. Machine en mains, Elisabeth Baillon travaille des kilomètres de fils qui avancent et dessinent une balade infinie, à travers des strates d’une vie, de corps endormis presque momifiés, de figures humaines, animales, d’architectures végétales et d'organes pareils à des parcelles de la terre vue du ciel. Au commencement, les horizons d’Elisabeth Baillon était d’un noir profond comme une nuit sans étoile. Désormais, comme les nuages qui se colorent à la tombée du jour, les tissus blancs maculés de tâches dévoilent des horizons aux couleurs nouvelles, des tons de gris dominent, relevés pas des étendues de couleurs vives.

À l’inverse de sa marraine, qui brodait des ouvrages de dames pour se consoler d’une vie minuscule, Elisabeth s’émancipe d’une condition qu’on pouvait à l’époque attribuer à cette pratique domestique. Elle pratique aussi la broderie comme un lien intime entre une matière de plaisir et de poésie, dans une solitude choisie, accompagnée par le seul vrombissement de sa confidente aiguillée. Les photographies transférées puisent dans une archéologie familiale, annotées de souvenirs communs à ces constellations de visages inconnus à nos yeux. Peintures de fils, d’images et de mots, ces matières se mêlent et révèlent les amas de distance qu'Elisabeth Baillon parcourt. Évoquant une pensée bachelardienne, c’est par l’énergie, la vitesse et le mouvement que la matière se transforme, labourée par la machine industrielle qu’elle a domptée. Comme le cuir, ces étoffes affectives sont des enveloppes, qui se refusent à devenir les archives poussiéreuses de sa mémoire, mais préfère être le trait d’union entre le passé et le présent.

Liza Maignan

HAUT DE PAGE