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Ife Day

Né·e en 1987 à Port-Au-Prince, Haïti.

Vit et travaille à Marseille.

Il y a de la sensibilité, de l’onirisme et une force de résistance dans le travail d’Ife Day. Iel trouble nos cadres perceptifs, parasités par des systèmes de domination aliénants pour s’interroger sur les futurs possibles. Iel stimule nos imaginaires à partir des mondes créolisés, esquissant avec humilité, et par une multiplicité de détours, une métamorphose sociale.

Au cœur de sa pratique, il y a la notion de déplacement qu’iel déroule, dédouble, distord, jusqu’à en extraire une substance protéiforme. Ife Day déplace la matière, détourne son usage comme une allégorie des corps en mouvement. Dans la série Pasaje (2023-en cours), aiguilles et fils barbelés scarifient de manière indélébile la surface du plâtre, transpercent des textiles disloqués. Ils s’assemblent en sculptures énigmatiques à l’équilibre précaire. Chaque élément devient l’indice de récits fragmentés. Le « pasaje»évoqué est, peut-être, le sanglant « Passage du milieu »[1]. Rien ne se donne à voir de manière évidente. Au contraire, c’est au-delà des mots, dans les espaces laissés par les creux suggestifs du silence que le travail d’Ife Day devient perceptible, comme la résurgence d’une pratique de la dissimulation maronne transmise par l’oralité des récits familiaux haïtiens. Ife Day emprunte des chemins sinueux, souterrains, portant une attention discrète aux expériences de traversées.

Les œuvres de l’artiste brouillent la linéarité des espaces-temps concrets. Dans ses performances et ses dessins, la nuit devient un motif de résistance. Les esclaves ont fait de leurs cérémonies nocturnes des lieux alternatifs radicalement politiques. Ife Day s’en saisit, s’inscrit dans une filiation. Celle de Cécile Fatiman et Boukman, conteur·ses du soulèvement révolutionnaire haïtien qui ont, pendant la cérémonie du Bois-Caïman, transmis les outils d’émancipation. En s’introduisant dans les tréfonds mystérieux de ces espaces interstitiels propices aux rêves de libération, Ife Day déplie des mondes autres. Le corps devient le véhicule-passerelle à partir duquel le réel est transfiguré par l’imaginaire. Dans la performance Les Retournéex (2023), un rituel de sommeil fait apparaître deux créatures aussi métamorphiques qu’enfantines. Iels se rencontrent dans une temporalité suspendue, dont le sens des échanges et celui des gestes répétés échappent aux spectateur·rices. Plonger dans l’obscurité mystique de la nuit permet certainement de produire l’éveil, un éveil qui se veut collectif. Pendant la performance, l’artiste répète inlassablement à son auditoire « C’est dodo, toujou dodo », pendant que défile en arrière-plan un mantra silencieux : « C’est fini. C’est fini. C’est fini ». Dans un jeu tendu, entre une invitation à sortir de l’apathie et l’attente d’une rédemption reposante qui ne se manifeste pas, Ife Day propose peut-être une expérience angoissante de l’errance contemporaine.

Dans le travail d’Ife Day, les vécus façonnés par le souvenir de l’enfance, la mémoire résistante et l’expérience de la migration deviennent des matières vivantes. Elles constituent les strates à partir desquelles repenser et panser un présent inscrit dans une violence capitaliste, coloniale et hétéropatriacle

Daisy Lambert

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